Dans les coulisses de la création – Une interview de Cécile Mont-Reynaud pour Culture Cirque

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En découvrant le travail de la compagnie Lunatic, c’est moins une discipline ou un agrès qui retient d’abord l’attention qu’une manière singulière d’aborder le cirque. Au fil des créations, les questions d’espace, de matières, d’architecture et de scénographie semblent dialoguer en permanence avec le mouvement. Une démarche nourrie par la recherche et l’expérimentation, qui confère à l’univers de la compagnie une identité immédiatement reconnaissable.

Derrière cette approche se trouve Cécile Mont-Reynaud. Avant de se consacrer pleinement aux arts du cirque, elle s’est formée à l’architecture, puis a exploré les disciplines aériennes, le théâtre gestuel et le travail de l’objet. Un parcours qui éclaire aujourd’hui la place centrale accordée à la scénographie, aux architectures éphémères et aux dispositifs de jeu dans les créations de Lunatic.

Alors que le bambou est devenu l’une des matières emblématiques de ses recherches artistiques, Culture Cirque l’a rencontrée à l’occasion de sa résidence à RueWATT, à Paris, pour évoquer son parcours, son rapport aux agrès et les fondements d’une démarche créative résolument singulière.

Crédit photo Cie Lunatic

𝐂𝐞́𝐜𝐢𝐥𝐞 𝐌𝐨𝐧𝐭-𝐑𝐞𝐲𝐧𝐚𝐮𝐝, 𝐚𝐫𝐭𝐢𝐬𝐭𝐞 𝐞𝐭 𝐜𝐫𝐞́𝐚𝐭𝐫𝐢𝐜𝐞 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐚𝐠𝐧𝐢𝐞 𝐋𝐮𝐧𝐚𝐭𝐢𝐜, 𝐚 𝐫𝐞́𝐩𝐨𝐧𝐝𝐮 𝐚̀ 𝐥’𝐢𝐧𝐭𝐞𝐫𝐯𝐢𝐞𝐰 𝐝𝐞 𝐂𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐂𝐢𝐫𝐪𝐮𝐞

𝑪𝒖𝒍𝒕𝒖𝒓𝒆 𝑪𝒊𝒓𝒒𝒖𝒆 – 𝑸𝒖𝒆𝒍𝒍𝒆 𝒂𝒑𝒑𝒓𝒐𝒄𝒉𝒆 𝒂𝒗𝒆𝒛-𝒗𝒐𝒖𝒔 𝒅𝒆 𝒗𝒐𝒕𝒓𝒆 𝒂𝒓𝒕 ?

𝑪𝒆́𝒄𝒊𝒍𝒆 𝑴𝒐𝒏𝒕-𝑹𝒆𝒚𝒏𝒂𝒖𝒅 – Je me définis autant comme artiste que chercheuse. Je mets en œuvre de vastes chantiers de recherche qui nourrissent les créations. Je crois également beaucoup dans les projets d’actions culturelles, et nous développons en ce sens beaucoup de projets de territoires depuis une quinzaine d’années. J’ai une forte sensibilité à l’espace et aux matières, de par mes formations initiales, et j’aime travailler avec des disciplines complémentaires : la musique bien sûr, mais aussi beaucoup de collaborations avec les arts de la marionnette, les arts plastiques ou encore l’anthropologie.

𝑪𝒖𝒍𝒕𝒖𝒓𝒆 𝑪𝒊𝒓𝒒𝒖𝒆 – 𝑸𝒖𝒆𝒍𝒔 𝒔𝒐𝒏𝒕 𝒗𝒐𝒔 𝒂𝒈𝒓𝒆̀𝒔 𝒅𝒆 𝒑𝒓𝒆́𝒅𝒊𝒍𝒆𝒄𝒕𝒊𝒐𝒏 ?

𝑪𝒆́𝒄𝒊𝒍𝒆 𝑴𝒐𝒏𝒕-𝑹𝒆𝒚𝒏𝒂𝒖𝒅 – Mes premières années étaient axées sur des agrès assez classiques : trapèze (surtout fixe), corde… Mais j’ai assez vite créé mes propres agrès originaux, notamment avec des fils fins. Ce sont des cordes « fileuses », qui créent des murs de fils verticaux pouvant être assimilés à des rideaux de fils. La base technique est assez proche de la corde lisse et du tissu, mais l’agrès a la particularité de pouvoir permettre une traversée aérienne horizontale. Le rapport à l’équilibre est en ce sens différent, avec des transferts d’appuis, qui peuvent surprendre au début. Dans les cordes fileuses, il faut lâcher prise et arriver à dialoguer avec l’agrès, pour dépasser la peur de s’y emmêler.

𝑪𝒖𝒍𝒕𝒖𝒓𝒆 𝑪𝒊𝒓𝒒𝒖𝒆 – 𝑳𝒆 𝒃𝒂𝒎𝒃𝒐𝒖 𝒂 𝒑𝒓𝒊𝒔 𝒖𝒏𝒆 𝒑𝒍𝒂𝒄𝒆 𝒊𝒎𝒑𝒐𝒓𝒕𝒂𝒏𝒕𝒆 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒗𝒐𝒔 𝒅𝒆𝒓𝒏𝒊𝒆̀𝒓𝒆𝒔 𝒄𝒓𝒆́𝒂𝒕𝒊𝒐𝒏𝒔 ; 𝒅’𝒐𝒖̀ 𝒗𝒐𝒖𝒔 𝒗𝒊𝒆𝒏𝒕 𝒗𝒐𝒕𝒓𝒆 𝒊𝒏𝒕𝒆́𝒓𝒆̂𝒕 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒄𝒆𝒕𝒕𝒆 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒆̀𝒓𝒆 ?

𝑪𝒆́𝒄𝒊𝒍𝒆 𝑴𝒐𝒏𝒕-𝑹𝒆𝒚𝒏𝒂𝒖𝒅 – Nous avons rencontré à l’origine François Puech, passionné de bambou et créateur de chapiteaux, à l’occasion d’un montage à l’Espace Cirque de La Villette. Il a fait le tour du monde pour agréger des connaissances, des usages et des savoir-faire, et en est devenu spécialiste. Il a d’ailleurs progressivement planté ses propres bambous dans le sud de la France, pour s’affranchir de l’importation de Chine ou d’Amérique latine. Depuis cette rencontre, nous en sommes au moins à la 6e structure que nous créons en bambou. Dans « Qui pousse », par exemple, nous avons imaginé une structure… qui pousse. Nous travaillons beaucoup avec le principe de « tenségrité », inventé par Richard Buckminster Fuller (NDLR : architecte américain), qui traduit la capacité d’une structure à s’équilibrer par le jeu de la tension et de la compression. Cela permet souvent d’avoir des structures dont les éléments rigides semblent flotter dans l’espace. De plus en plus, dans nos créations, les structures deviennent des sortes de personnages, au même titre que les artistes en plateau.

𝑪𝒖𝒍𝒕𝒖𝒓𝒆 𝑪𝒊𝒓𝒒𝒖𝒆 – 𝑽𝒐𝒖𝒔 𝒔𝒐𝒓𝒕𝒆𝒛 𝒅’𝒖𝒏𝒆 𝒓𝒆́𝒔𝒊𝒅𝒆𝒏𝒄𝒆 𝒂̀ 𝑹𝒖𝒆𝑾𝑨𝑻𝑻 (𝑷𝒂𝒓𝒊𝒔), 𝒒𝒖𝒆𝒍 𝒆𝒏 𝒆́𝒕𝒂𝒊𝒕 𝒍’𝒐𝒃𝒋𝒆𝒄𝒕𝒊𝒇 ?

𝑪𝒆́𝒄𝒊𝒍𝒆 𝑴𝒐𝒏𝒕-𝑹𝒆𝒚𝒏𝒂𝒖𝒅 – Nous travaillons depuis deux ans sur un projet nommé « Géopoétique ». L’idée de départ est d’emmener de grands bambous de 6 mètres dans l’espace public pour comprendre ce que cela signifie, appréhender sa manipulation en tant qu’objet monumental, et étudier comment cela met le corps en jeu. Nous avons invité des circassiens à réfléchir avec nous, autour notamment du texte très inspirant « Nos cabanes » de Marielle Macé. Cela nous a permis d’établir des relations fortes avec cette matière vivante, de créer ensemble des architectures éphémères, et d’imaginer des ponts entre les corps. À terme, le projet reste de créer une structure monumentale à vue, et d’y impliquer le public dans un esprit de coconstruction.

𝑪𝒖𝒍𝒕𝒖𝒓𝒆 𝑪𝒊𝒓𝒒𝒖𝒆 – 𝑪𝒐𝒎𝒎𝒆𝒏𝒕 𝒔’𝒂𝒏𝒏𝒐𝒏𝒄𝒆 𝒍𝒂 𝒔𝒖𝒊𝒕𝒆 𝒅𝒖 𝒑𝒓𝒐𝒋𝒆𝒕 ?

𝑪𝒆́𝒄𝒊𝒍𝒆 𝑴𝒐𝒏𝒕-𝑹𝒆𝒚𝒏𝒂𝒖𝒅 – Nous avons eu l’occasion d’organiser une restitution publique le 11 septembre, jour d’inauguration de Village de Cirque. C’était assez beau, car il y a évidemment une dimension très impressionnante : ce sont de grands objets, des sujets d’équilibre, un réel sujet de recherche scénographique pour le cirque. En novembre, nous allons travailler avec le sculpteur-constructeur Vincent Brédif pour définir les principes de formes et d’assemblages. Nous avons également initié un partenariat avec l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette. Nous reconduisons ce laboratoire en 2027 avec les étudiants d’architecture, de l’Académie Fratellini et de l’ENACR, autour de la notion de tenségrité. Et nous aurons ensuite une résidence chez ARCHAOS à Marseille en avril, ainsi qu’une collaboration avec la Maison des Jonglages, autour d’un projet de territoire avec la ville de Bobigny.

Interview réalisée par Antoine, Culture cirque